L’atelier
“Tout commence dans le grand atelier...
Mise à jour partielle: 01.07.07.
 

Carrière d'argile. Jean Girel. ... celui de la planète où les éléments sans cesse se transforment, s’adaptent, cristallisent ou retournent à l’état liquide. Le travail des pâtes et des couvertes débute à la carrière, dans le discernement des matières premières adaptées aux besoins ou aux phantasmes du moment, leur choix, leur extraction. Les pâtes de porcelaine, par exemple, sont composées de plusieurs kaolins, complémentaires dans leurs propriétés, celui de Beauvoir dans l’Allier étant toujours majoritaire dans le mélange : très peu plastique, il est d’une blancheur incomparable et résiste à tous les cycles de cuissons et de refroidissement. Son manque de plasticité est compensé par l’apport d’une petite quantité d’halloysite, une argile qui broyée finement acquiert des propriétés de plasticité et de résistance mécanique remarquables, et que je vais maintenant piocher dans une forêt de Dordogne. Les feldspaths viennent du Morvan, de la Drôme, de la Bavière ou du Portugal ; la silice de la Drôme ou du Vaucluse.

Atelier terre.Jean Girel Selon la nature des constituants et le but recherché, les composants passent successivement par les opérations du concassage, du broyage, du tamisage, de la décantation, du pressage, dans un atelier équipé de concasseurs, broyeurs Alshing, tamis vibrant, filtre-presse. La pâte obtenue en galettes passe ensuite dans un autre atelier pour être remélangée au pétrin, désaérée au malaxeur-désaérateur avant d’être stockée en cave pour une lente maturation.

Le tournage, précédé d’un malaxage manuel, est pratiqué à l’orientale, c’est-à-dire au plus près de la forme finie. Le tournasage se limite à parfaire le profil des pièces et à donner forme aux parties inaccessibles au tournage : pied et bases.

La préparation des couvertes comme celle des pâtes est d’abord affaire de matières premières, le plus souvent récoltées brutes ou déjà affinées par le travail de la nature ou de l’homme : roches, cendres, argiles, fines de carrière, boues de sciage des marbreries. Leur formulation procède d’un empirisme issu d’une longue pratique qui a permis peu à peu de prendre du recul avec le calcul théorique, moléculaire, au profit d’une attention fine à la nature, à la granulométrie, à l’histoire des constituants et surtout à la conduite du feu. Les protocoles de cuisson, et encore plus de refroidissement, qui peuvent paraître complexes dans leurs manipulations, rejoignent dans leurs effets la simplicité des phénomènes naturels comme le volcanisme ou la glaciation. C’est d’ailleurs dans la caldeira même du piton de la Fournaise à la Réunion, où une mission nous a conduits régulièrement pendant quelques années, que j’ai imaginé la plupart des courbes de cuisson en cours à l’atelier aujourd’hui.

Le four en usage actuellement est le dix-septième que j’ai conçu et construit pour mon usage personnel ; c’est un prototype performant, à gaz, qui intègre un apport de liquides en cours de cuisson, pour obtenir une atmosphère de vapeur d’eau ou provoquer une réduction intense par la formation d’hydrogène (cracking). Un four beaucoup plus petit, électrique et à combustibles liquides, est entièrement piloté par ordinateur et permet par exemple de déterminer des plages précises de cristallisation, de mesurer les réactions de la matière en cours de cuisson sur de petites pièces, qui sont réalisées avec la même attention que toutes les autres. Je ne fais jamais d’essais sur des éprouvettes ; chaque pièce, grande ou petite, est à la fois une fin en soi et un essai.

Le trajet de la chaîne opératoire part donc du sous-sol, et souvent y retourne, toutes les pièces sorties du four qui ne répondent pas à mes espérances finissant concassées et enfouies. Les rescapées prennent le chemin de l’ espace-galerie, où elles attendent la rencontre d’un amateur, d’un galeriste, ou d’un conservateur pour s’en aller vivre leur vie.

Jean Girel Droits de reproduction et de diffusion réservés © 2004