
... celui de la planète où les éléments
sans cesse se transforment, s’adaptent, cristallisent ou retournent
à l’état liquide. Le travail des pâtes et
des couvertes débute à la carrière,
dans le discernement des matières premières adaptées
aux besoins ou aux phantasmes du moment, leur choix, leur extraction.
Les pâtes de porcelaine, par exemple, sont composées
de plusieurs kaolins, complémentaires dans leurs propriétés,
celui de Beauvoir dans l’Allier étant toujours majoritaire
dans le mélange : très peu plastique, il est d’une
blancheur incomparable et résiste à tous les cycles
de cuissons et de refroidissement. Son manque de plasticité
est compensé par l’apport d’une petite quantité
d’halloysite, une argile qui broyée finement acquiert
des propriétés de plasticité et de résistance
mécanique remarquables, et que je vais maintenant piocher dans
une forêt de Dordogne. Les feldspaths viennent du Morvan, de
la Drôme, de la Bavière ou du Portugal ; la silice de
la Drôme ou du Vaucluse.
Selon la nature
des constituants et le but recherché, les composants passent
successivement par les opérations du concassage, du broyage,
du tamisage, de la décantation, du pressage, dans un atelier
équipé de concasseurs, broyeurs Alshing, tamis vibrant,
filtre-presse. La pâte obtenue en galettes passe ensuite dans
un autre atelier pour être remélangée au pétrin,
désaérée au malaxeur-désaérateur
avant d’être stockée en cave pour une lente maturation.

Le tournage, précédé
d’un malaxage manuel, est pratiqué à l’orientale,
c’est-à-dire au plus près de la forme finie. Le
tournasage se limite à parfaire le profil des pièces
et à donner forme aux parties inaccessibles au tournage : pied
et bases.
La préparation
des couvertes comme celle des pâtes est d’abord
affaire de matières premières, le plus souvent récoltées
brutes ou déjà affinées par le travail de la
nature ou de l’homme : roches, cendres, argiles, fines de carrière,
boues de sciage des marbreries. Leur formulation
procède
d’un empirisme issu d’une longue pratique qui a permis
peu à peu de prendre du recul avec le calcul théorique,
moléculaire, au profit d’une attention fine à la
nature, à la granulométrie, à l’histoire
des constituants et surtout à la conduite du feu. Les protocoles
de cuisson, et encore plus de refroidissement, qui peuvent paraître
complexes dans leurs manipulations, rejoignent dans leurs effets la
simplicité des phénomènes naturels comme le volcanisme
ou la glaciation. C’est d’ailleurs dans la caldeira même du piton de la Fournaise à la Réunion, où
une mission nous a conduits régulièrement pendant quelques
années, que j’ai imaginé la plupart des courbes
de cuisson en cours à l’atelier aujourd’hui.

Le four en usage actuellement est
le dix-septième que j’ai conçu et construit pour
mon usage personnel ; c’est un prototype performant, à
gaz, qui intègre un apport de liquides en cours de cuisson,
pour obtenir une atmosphère de vapeur d’eau ou provoquer
une réduction intense par la formation d’hydrogène
(cracking). Un four beaucoup plus petit, électrique et à
combustibles liquides, est entièrement piloté par ordinateur
et permet par exemple de déterminer des plages précises
de cristallisation, de mesurer les réactions de la matière
en cours de cuisson sur de petites pièces, qui sont réalisées
avec la même attention que toutes les autres. Je ne fais jamais
d’essais sur des éprouvettes ; chaque pièce, grande
ou petite, est à la fois une fin en soi et un essai.
Le trajet
de la chaîne opératoire part donc du sous-sol, et souvent
y retourne, toutes les pièces sorties du four qui ne répondent
pas à mes espérances finissant concassées et
enfouies. Les rescapées prennent le chemin de l’
espace-galerie, où elles attendent la rencontre d’un
amateur, d’un galeriste, ou d’un conservateur pour s’en
aller vivre leur vie.
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